Patrice Cros, Directeur général de Finances & pédagogies
Ils ont 13, 15, 17 ans... On les imagine influencés par TikTok, tentés par l'argent facile, indifférents aux réalités économiques. Pourtant, quand on les interroge sur l'argent, ils parlent autonomie, prudence, responsabilité. Pour l'association Finances & Pédagogie*, Audirep a mené une étude qualitative auprès de collégiens et lycéens pour comprendre en profondeur leur rapport à l'argent, éclairant ainsi les mutations d'un sujet encore largement tabou en France. Regards croisés entre Patrice Cros, Directeur général de Finances & Pédagogie, et Elodie-Anne Gandelin, Directrice conseil chez Audirep.
Pourquoi était-il important pour vous d'interroger les jeunes sur leur rapport à l'argent ?
Patrice Cros : « Le rapport à l'argent est un sujet central mais paradoxalement peu travaillé en profondeur. L'argent reste tabou en France, beaucoup d'adultes eux-mêmes ne se sentent pas compétents sur ces questions. Pourtant, ne pas maîtriser les bases financières, c'est perdre en autonomie, parfois en dignité, en sécurité. Nous intervenons chaque année auprès de milliers de jeunes, mais nous avions le sentiment d'agir avec des représentations pas toujours en phase. Les jeunes grandissent aujourd'hui dans un environnement radicalement différent : réseaux sociaux, cryptoactifs, crises économiques... Nous avions donc besoin de sortir des intuitions, d'objectiver les choses, la manière de faire passer les messages. »
Elodie-Anne Gandelin : « Nous avons tout de suite perçu la dimension sociétale du sujet. L'argent n'est pas seulement une question de consommation, il touche au statut social, aux inégalités. Nous avons fait le choix d'une approche qualitative fine, mixant une variété de profils et de CSP du foyer. Nous avons réuni les lycéens en focus group. Et pour les collégiens, nous avons constitué des triades de jeunes qui avaient des liens entre eux, pour favoriser la spontanéité et la sécurité relationnelle, et in fine des échanges plus naturels, plus riches. »
Vous attendiez-vous à découvrir une génération aussi mature ?
Elodie-Anne Gandelin : « Nous avons été frappés par le niveau de conscience. L'argent n'est pas perçu uniquement comme un moyen d'acheter, il est associé à l'indépendance, à la capacité de choisir sa vie. Chez les collégiens, on observe encore une logique d'usage immédiat : argent de poche, petites envies... Mais même là, il existe des réflexes d'économie. L'entrée au lycée constitue un véritable tournant : les lycéens parlent de petits boulots, de métiers qui rapportent, d'investissement. Certains évoquent la nécessité d'épargner, pour se faire plaisir mais aussi aider les autres. »
Patrice Cros : « J'ai été marqué par leur prudence. Il n'y a pas de fascination naïve pour l'enrichissement rapide. Au contraire, ils parlent de stabilité, de sécurité. Beaucoup expriment une inquiétude diffuse face à l'avenir : coût de la vie, difficulté à trouver un emploi, crises économiques. Ils ont intégré très tôt que l'argent pouvait être une source de stress. Cela les rend attentifs, parfois même précautionneux, on sent une projection dans l'avenir. On est loin du cliché d'une génération désinvolte. »
Les réseaux sociaux façonnent-ils leur rapport à l'argent ?
Patrice Cros : « Ils sont évidemment exposés à des contenus liés à l'argent, à la réussite, aux placements. Mais j'ai été surpris aussi par leur capacité de recul. Ils savent que tout n'est pas fiable, ils font la distinction entre le divertissement et l'information sérieuse et cherchent des interlocuteurs légitimes. Le besoin de tiers de confiance est très fort. »
Elodie-Anne Gandelin : « En effet, ils savent qu'il ne faut pas prendre pour argent comptant les discours des influenceurs. Cela ne signifie pas qu'ils sont à l'abri de tout risque mais ils connaissent la théorie, c'est déjà un bon début ! En revanche, ils pointent du doigt un manque d'information sur les fondamentaux. Comment établir un budget ? Comment épargner concrètement ? Qu'est-ce qu'une action ? Ils ne demandent pas qu'on décide à leur place, mais veulent des outils, des clés de compréhension. D'ailleurs, la majorité était réceptive à des interventions sur ces thématiques dans les établissements scolaires. »
L'étude a-t-elle changé votre manière d'envisager vos actions ?
Patrice Cros : « Nous allons accélérer nos innovations sur nos formats et nos thèmes, notamment pour les 16-20 ans. Une vingtaine de thématiques ont émergé, parfois très concrètes : cryptomonnaies, génération de revenus... Les jeunes sont attentifs à la forme, mais encore plus au fond. L'humour peut être un levier, mais il ne doit pas masquer la clarté et la rigueur. Ils attendent qu'on les considère comme des interlocuteurs à part entière. »
Elodie-Anne Gandelin : « L'étude a permis de hiérarchiser des priorités, par exemple à la lumière de la différence marquée entre collégiens et lycéens. L'entrée au lycée constitue un moment charnière, la projection dans l'avenir devient centrale... tout cela change la manière de s'adresser à eux. »
En quoi cette collaboration illustre-t-elle le rôle d'un institut d'études aujourd'hui ?
Patrice Cros : « Nous avions besoin d'un partenaire capable de conjuguer rigueur, exigence et analyse, tout en restant proche du terrain. La restitution a été un moment fort, notamment lors d'un événement avec nos partenaires. Les enseignements n'étaient pas seulement descriptifs : ils nourrissaient une réflexion stratégique. C'est précieux pour une structure comme la nôtre. »
Elodie-Anne Gandelin : « Aujourd'hui, un institut d'études ne peut pas se limiter à produire et livrer des données. Sur des sujets comme l'argent et la jeunesse, il s'agit d'éclairer des transformations sociales plus larges. Notre rôle est d'apporter une profondeur d'analyse, notamment en intégrant les non-dits comme les rires ou les silences gênés, pour permettre à nos clients d'agir avec justesse, en phase avec les réalités sociales. »
*Créée en 1957 par la Caisse d'Épargne, l'association Finances & Pédagogie agit en faveur de l'éducation financière et de la maîtrise des questions d'argent. Présente sur tout le territoire, elle sensibilise et forme chaque année des milliers de personnes : jeunes (public historique de l'association), adultes et publics fragilisés, pour leur apporter les clés d'une gestion autonome et responsable de l'argent.